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L'e-stoire LOHEAC

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Cher Monsieur Lohéac,

 

Nous nous connaissions très bien depuis plus de 40 ans et vous êtes l’homme que, à 74 ans, j’ai le plus admiré.

 

En 1993,  je quitte la présidence de Shell France et je deviens disponible ; vous nous avez alors proposé, à ma femme et à moi, d’aller visiter, avec Madame Lohéac, la Bretagne de votre jeunesse. J’en ai été ravi. Nos épouses étaient devant et, avec votre plein accord bien sûr, je vous ai interviewé, au fil des kilomètres et des restaurants, comme le pratiquait Jacques Chancel à la radio. Je viens de réécouter ces K7 avec délectation et c’est reproduisant vos propos que j’écris le récit de votre jeunesse qui est un exemple pour tous et que, peut-être, vos très nombreux amis, qui vous entourent aujourd’hui, connaissent moins bien que moi.

 

Vous êtes né, le 25 janvier 1909, à  Motreff, un petit village voisin de Carhaix, en plein cœur de la Bretagne, des amours d’une fille de ferme de 16 ans ½ et du très jeune fils du fermier. Vous êtes,  je vous cite, « un bâtard élevé par ses grands parents », les parents de votre mère : un couple de métayers ne sachant ni lire ni écrire. Ils paient votre instituteur en lui donnant un litre de lait de temps en temps… Nous avons vu la ferme où travaillait votre mère, celle de ses parents où vous avez vécu jusqu’à 12 ans et nous avons visité ensemble votre école et vous avez bavardé avec les institutrices, aussi à l’aise avec elles qu’avec votre député, ancien Premier Ministre et Président de l’Assemblée Nationale.

 

A 12 ans, servi par une intelligence et une mémoire exceptionnelles, vous obtenez du 1er coup votre Certificat d’Etude ; ce sera votre seul diplôme et, 80 ans plus tard, votre fierté bien légitime restait entière. Vos grands-parents sont miséreux et vous commencez aussitôt à travailler pour gagner votre vie et les aider. La Bretagne est très pauvre et vous lisez dans le journal qu’à  Servoz, en Savoie, les ardoisières cherchent des manœuvres pour fendre les ardoises. Vous y gagnez beaucoup d’argent, m’avez-vous dit… En tout cas assez pour envoyer 100 FF / mois à vos grands-parents (de quoi payer leur loyer) et, de retour en Bretagne, vous avez de quoi vous acheter un superbe costume à 80 FF chez  Conchon-Quinette (à peu près 65 € d’aujourd’hui).

 

A 16 ans, vous arrachez des pommes de terre au sud de Cancale. C’est bien payé, m’avez-vous dit, mais vous êtes une force de la nature et vous travaillez 14 heures par jour. N’ayant ni père ni personne pour vous conseiller, vous êtes, à 17 ans, vacher à Thivars, près de Chartres. Puis, vous partez pour Grand-Couronne car « un ami vous a dit qu’il y avait du travail ». Vous êtes manœuvre à la Société des Pétroles Jupiter (devenue Shell) à 3 FF / heure. Vous avez alors, après vous être acheté une superbe moto « Alçyon », 19.500 FF (l’équivalent de 10.000 €) sur votre livret de Caisse d’Epargne : « de quoi acheter 2 maisons » .

 

A 19 ans ½, vous partez faire 1 an de service militaire. Et votre service militaire achevé, vous envisagez très sérieusement de faire carrière dans l’armée, ou, peut-être de devenir gendarme. Mais votre bon sens et votre extraordinaire intelligence instinctive vous conseillent de viser beaucoup plus haut et loin, et vous retournez à Grand-Couronne.

 

Vous achetez, avec vos économies, un terrain de 1500 m2 sur lequel vous construisez 6 petits logements : 1 pour vous et 5 pour la location. Et vous décidez de soumissionner pour un très gros chantier de travaux publics à Neufchâtel-en-Bray (terrassements et construction d’un stade, de bains-douches, etc.). Vous n’avez ni camion, ni matériel, ni, surtout, les références solides exigées, mais un commercial Citroën qui veut vous vendre un camion est fasciné par votre personnalité : il vous avoue être le fils d’un grand patron de Pernod et vous procure les certificats de complaisance indispensables pour soumissionner (attestation d’un architecte de renom, etc.). Et vous obtenez haut la main l’adjudication !

 

Vous m’avez dit que « ce chantier (d’une durée de 6 ans) valait 10 ans d’école ». Vous achetez un vieux camion Ford, indispensable pour le chantier, mais, constatant que son chauffeur buvait et avait brûlé un feu, vous le mettez à la porte et vous passez le permis Poids-lourds, converti ensuite aisément en permis Tourisme. C’est vous qui conduirez le camion, comme certains grands chefs d’orchestre dirigent depuis leur instrument.

 

En 1936, ce très gros chantier mené à bien, vous envisagez de devenir transporteur : vous avez compris que cette profession utilise alors souvent des camions trop petits et/ou inutilement lourds. Vous transportez des pommes de terre depuis la Bretagne, mais avec un camion de 10 tonnes alors que vos concurrents utilisent des 4,5 tonnes.

 

Mais vos vocations de constructeur de véhicules et de transporteur naissent le jour où un industriel vous propose d’acheter votre 10 tonnes, arrêté devant un bistro. Vous dites « oui » et vous commencez à acheter des camions à la casse que vous équipez en quelques semaines de moteurs neufs laissés par les Américains à la fin de la guerre et vendus par l’Etat avec 6 mois de crédit. Vous installez vos ateliers à Grand-Couronne, route de Caen, sur les vastes terrains de la Ferme du Château du Grésil que vous avez achetée entre temps pour une bouchée de pain.

 

Pour acheter au Domaine les surplus américains avec 6 mois de crédit, il vous faut une solide et très grosse caution bancaire. Vous faites visiter vos ateliers à votre banquier que vous fascinez par votre personnalité et votre charisme et il arrache l’accord de sa direction. Vous resterez toujours fidèle à cette banque malgré les vexations de nouveaux directeurs qui ne vous connaissent pas et s’inquiètent devant la multiplicité et le volume de vos activités.

 

Et je voudrais terminer ce récit de votre extraordinaire réussite par la façon dont vous êtes devenu, au début des années 50, LE transporteur des productions lourdes de la raffinerie de Petit-Couronne : très logiquement et très simplement. Shell, de par ses sources de pétrole brut avait près de 50 % du marché français des bitumes. Le transport était assuré pas la STIP, une filiale de Willème, avec des camions équipés de tuyauteries de réchauffage en cas de panne avant dépotage. Vous construisez des semi-remorques au poids maximum autorisé, sans réchauffage (« en cas de panne prolongée, on vidangera dans le fossé si nécessaire et on reviendra enlever le bitume refroidi et dur avec pelles et pioches »), sans roue de secours (« une camionnette en apportera une »), avec l’utilisation maximale de plastique au lieu d’acier lors de la construction des tracteurs, etc.. Ceci vous permet de pratiquer des prix inférieurs de plus de 15 % en conservant une très bonne marge. D’autre part, on consomme surtout le fuel l’hiver et les bitumes l’été : vous vous arrangez pour obtenir des contrats de transport complémentaires.

 

J’arrête là le résumé de votre prodigieuse ascension à partir de zéro, sans conseils, sans aide d’aucune sorte, grâce à vos qualités personnelles tout à fait hors du commun et à votre charisme. Soyez assuré, Cher Monsieur Lohéac, que ceux qui ont eu la chance de vous connaître ne vous oublieront  jamais et continueront à essayer de suivre votre exemple.

 

 

Lettre d’Henri PRADIER (ancien Président de Shell France) lue dans le cadre de la cérémonie des obsèques d’Antoine Lohéac célébrée en l’église de Grand-Couronne, le 10 février 2006.

 

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"Les tontons"

France Routes n° 291 - 2006 © Etienne PRAT - www.graphite-garage.com

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